Littérature « Baiser de Judas »

Alexandre GOLI : "La corruption est banalisée au point de s’élever à une norme admise"

Publié le dimanche 6 octobre 2013, par Leader

Journaliste au quotidien national Togo-Presse, Alexandre GOLI vient de faire son entrée dans le cercle des romanciers avec la publication de son premier roman « Baiser de Judas », une sorte de peinture des rouages des sociétés africaines où il égrène les maux qui les minent, entre autres, la corruption. Rédigé dans un style simple et accessible à tout lecteur quel que soit son niveau intellectuel, ce roman dont le titre n’est que la caricature des faits sociaux tire sa substance de l’acte biblique de Judas (Iscariote) qui a désigné Jésus à ses ennemis à travers son baiser sournois ; la vie dans notre société d’aujourd’hui n’offre que des baisers de Judas où on se permet dans tous ses compartiments des coups bas, la trahison. En somme, l’œuvre dédicacée le samedi 14 septembre de cette année signe, la naissance d’un jeune talent avec cet auteur âgé de 36 ans et originaire de la préfecture de Yoto. Emergence-togo.com lui a tendu son micro pour avoir plus d’amples informations.

Emergence-togo. Com : Quel est le message essentiel que véhicule ce roman ?
Baiser de Judas n’est ni un roman d’amour au stricto sensu ni une œuvre engagée au sens sartrien du terme. C’est pour résumer, une œuvre hétérogène effleurant le thème de l’amour en jetant un regard critique sur nos sociétés dans leurs aspects au quotidien. Il est né à partir d’un constat, celui que malgré les chants de sirène, beaucoup de foyers conjugaux se brisent sans doute parce que les deux entités du couple (l’homme et la femme) n’accordent pas à l’amour censé alimenter le foyer conjugal, tel que le fait la sève pour l’arbre, sa vraie valeur. On assiste à un taux élevé de divorce, de femmes abandonnées par leur mari et vice versa. Nous ne disposons pas des statistiques mais le constat est frappant pour peu qu’on jette un regard autour de soi.
Si les causes de ce phénomène tournent pour la plupart du temps autour de problèmes liés aux conditions de vie, la misère pouvant orienter telle femme vers tel homme chez qui on espère trouver un assouplissement de sa souffrance ou un assouvissement de ses ambitions, force est de remarquer, et c’est d’ailleurs sidérant que quelquefois, des couples socialement à l’aise connaissent la même brisure. Généralement ces couplent succombent à la tentation de vouloir satisfaire coûte que coûte des instincts libidinaux démoniaques qui peuvent engendrer la ruine de leur foyer. C’est cette situation qu’a connue le couple Benitus et Mireille, les personnages principaux du roman. Cette dernière s’estimant « mise en jachère » par son mari, le colonel Benitus apparemment trop préoccupé par son boulot, s’est jeté dans les bras du jeune Xela. Mais au fin fond, l’amour que le jeune Xela manifeste à Mireille n’est qu’un amour de façade, un amour sournois. Tels en valent également les baisers que celui-ci lui offre. C’est en réalité, un jeu morbide qui va conduire Mireille du paradis à l’enfer. Ce sont des baisers de Judas, la tromperie et la trahison telle qu’on le vit chez ce disciple de Jésus qui l’a livré à ses ennemis. Malheureusement et cela nous a beaucoup inspiré, la vie dans nos sociétés aujourd’hui semble n’être que des baisers de Judas. Baiser de Judas sur le plan sentimental, dans les affaires, sur le plan politique, au service, etc. Le message est une sorte d’alerte pour une refonte morale de nos sociétés qui courent dangereusement vers leur autodestruction.

Emergence-togo.com : Pourquoi ce message ?
On aurait pu choisir une autre histoire comme prétexte pour réaliser le texte. Mais notre choix est motivé par le fait qu’on tente de nos jours dans nos sociétés africaines de banaliser des valeurs tels que la sincérité, le respect de la parole donnée pour valoriser l’attitude versatile. On essaie habilement d’habiller le faux en lui prêtant le manteau du vrai. La morale d’une action ne se juge pas à l’acte lui-même mais à la réussite et à l’attitude à déguiser le forfait sous de belles apparences et l’hypocrisie vaut la vertu. Du coup l’ordre apparent de la société cache le désordre réel, la corruption est banalisée au point de s’élever à une norme admise. Se déroulent à sa suite un chapelet de vices : le mensonge, l’hypocrisie, le népotisme, la violence politique, l’amour ambitieux et pervers encourageant l’adultère, la pédophilie, le saphisme etc. Ce roman appel à un changement de ces normes négatives que nous appelons les « dé-normes ».

Emegence-togo.com : Après la dédicace de cette œuvre, quelles sont vos relations avec les autres auteurs togolais ?
Vous savez, la plupart des écrivains togolais les plus en vue aujourd’hui sont au dehors du pays. Nous pensons par exemple à Kossi Efoui, Séwanou Dabla, Sami Tchak, Edem Awumey qui tous vivent à l’étranger. Seul Kangni Alem s’est réinstallé au pays après un long moment en Occident. Vous comprenez que nous n’ayons pas eu encore l’occasion de les rencontrer. Certes vous me parlerez des TIC qui offrent la possibilité de converser avec une tiers personne où qu’elle se trouve, mais nous n’avons pas encore effectué ce pas, nous comptons le faire d’ici peu. N’empêche sur le plan intérieur, les belles plumes existent même si elles n’attirent pas sur elles les projecteurs. Nous avons ainsi pu nous entretenir longuement à son cabinet le samedi 21 septembre avec le poète et ancien Premier ministre Joseph Koffigoh qui venait quelques jours de publier un nouveau recueil de poèmes. Nous entretenons les relations de maître et de l’élève avec notre aîné Daniel Lawson-Body que nous fréquentons au moins une fois par semaine. Nous murissons des projets littéraires avec le poète et nouvelliste, Nomanyo Kudavi, un ami et d’autres jeunes écrivains. Nous sommes en train d’envisager une rencontre avec Kangni Alem avec qui nous sommes familiers depuis un temps pour pouvoir profiter de ses expériences. Il y a d’autres auteurs que nous aurions souhaité aborder mais nous ignorons si cela pourrait être possible vue leur nouvelle statue. Nous pensons à Robert Dussey et à Mme Anaté Kouméalo devenus membres du gouvernement, de même qu’Edem Kodjo qui est conseiller à la présidence de la République.

Emergence-togo.com : Quels ont été les difficultés rencontrées dans le cadre de la réalisation de votre premier bébé ?
Elles sont multiples et multiformes. Nous sommes journaliste de profession, un métier qui exige la disponibilité en tout temps. Vous conviendrez avec nous que cumuler cette charge avec celle de la pratique de l’écriture n’est pas du tout aisé. Il n’est non plus aisé de confier ses idées à l’écriture. Nombreux sont ceux qui éprouvent ce désir de s’essayer à l’écriture mais qui n’y arrivent jamais. Mais cette passion qui nous anime depuis l’enfance comme le mentionne le texte constitue en elle-même un début de solution à ce problème. Pour le littéraire, ce n’est pas « le dit » qui compte mais « le comment dire » et « le bien dire ». La difficulté suprême, ce sont des questions d’écriture. Comme l’affirme Claudel, « ce sont les mots de tous les jours et pourtant ce ne sont point les mêmes. »

Emergence-togo.com : Quelle est, selon vous, la solution préconisée pour enrayer la corruption dont vous faites allusion ?
Il n’y a pas que la corruption qui est égratignée dans « Baiser de Judas » même si la corruption est un fléau né avec le monde. Vous ne pouvez pas oblitérer la prostitution, la pédophilie, le proxénétisme, le saphisme ; nous avons récemment lu un journal de la place qui a consacré des articles sur ce dernier fléau en expansion dans la sous -région. Nous estimons qu’une prise de conscience collective s’impose, et c’est d’ailleurs le message essentiel du roman.

Emergence-togo.com : Comment entrevoyez-vous l’avenir du Togo face aux fléaux que vous combattez ?
Nous ne sommes pas afro pessimiste, mais les signes semblent ne pas être encourageants. Il se peut que nous nous trompons, ce n’est pas exclut.

Emergence-togo.com : un message pour le public-lecteur et aux autorités

D’aborder la lecture du roman de façon dépassionnée en évitant de se fier aux apparences premières. Il se peut qu’il y ait des richesses cachées dans l’œuvre, c’est le propre des romanciers de procéder de la sorte. Que le public-lecteur ne soit pas trop acerbe dans ses critiques sur les manquements éventuels constatés.
Aux autorités de retrousser les manches pour un assainissement de notre société sur tous les plans. Qu’elles encouragent les auteurs togolais en inscrivant leurs œuvres dans les programmes d’éducation scolaire. « Le pagne noir », « Sous l’orage », « Soundjata Kéita ou l’épopée manding » auront fait leur temps.

Emergence-togo.com : C’est pour quand votre prochaine parution ?

(Sourire…). Cette question nous a été adressée lors de la dédicace et on nous l’a posée à plusieurs reprises déjà. Nous voulons laisser le temps aux lecteurs de savourer le premier roman d’abord. Vous savez, se faire éditer une œuvre nécessite beaucoup de moyens financiers. Nous venons de réaliser celui-ci à compte d’auteur, en injectant près de 2 millions de nos francs dans l’édition sans penser aux dépenses subsidiaires. Pour de petits commis de l’Etat comme nous, cela ne paraît pas évident. Néanmoins l’attente ne sera pas trop longue pour le public-lecteur car nous avons un autre roman fin prêt et également un recueil de poèmes qui dort dans les placards depuis. Bref, la prochaine parution ce sera pour bientôt.