Société

Togo/La population de Nyita victime de la richesse de son sous-sol

Publié le mardi 25 avril 2017, par Leader

Souvent, les agrégats macroéconomiques sont loin de faire bon ménage avec ce qui se passe réellement dans les familles. Au Togo, alors que les statistiques montrent le décollage socioéconomique, les réalités dans des ménages rament plutôt à contre courant.
Bien que des cas les plus illustratifs soient légion, il urge de lever le voile sur ce qui se passe à Nyita dans le canton d’Akoumapé (préfecture de Vo) à environ une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Lomé la capitale.
Dans cette localité, l’harmonie et la quiétude dont jouissait la population se sont étiolées vers la fin des années 80 depuis qu’il est signifié à celle-ci que sa terre renferme du phosphate. Les familles doivent alors abandonner leurs habitations, leurs plantations pour s’installer sur une nouvelle aire moins connue et trop étroite. Et à la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) de mettre sa machine en branle pour exploitation des lieux. D’où le début d’un calvaire qui ne connait jamais son épilogue à ce jour.

Au moment de la délocalisation des ménages, de nouvelles habitations leur sont construites par la société extractive. Alors que les délogés occupaient des terrains qui étaient leurs propres domaines, les nouvelles parcelles à eux octroyées sont sans aucune garantie de propriété. Autrement, ils ne disposent pas d’assurance en matière foncière pour se défendre au cas où les vrais propriétaires de ces nouvelles parcelles viendraient à brandir leur refus pour une hospitalisation prolongée à l’expiration du délai du contrat de bail avec la société. Pour l’heure, les menaces à peine voilées émanant de ces propriétaires terriens pour la reprise de leurs parcelles ne sont pas suivies d’actes. Ce qui emmène d’aucuns, à chaque fois que l’occasion leur permet, d’attirer l’attention des acteurs impliqués pour la redéfinition des clauses.
En ce qui concerne les habitations construites par la société extractive de phosphate aux déguerpis, les toits de bon nombre d’entre elles n’ont pas résisté à l’usure du temps. Aujourd’hui, à la tombée de la pluie ou lorsque le soleil est au zénith, il est préférable de s’abriter sous un arbre à défaut d’un abri approprié que de vouloir bénéficier des auspices de ces logements aux toits complètement délabrés. Leurs occupants, délogés dans un premier temps par la SNPT qui occupe actuellement leurs terres pour cause d’utilité publique, sont obligés de continuer leur migration vers d’autres destinations après y avoir séjourné pour un temps. Sevrés de leurs terres agricoles, ils sont à ce jour à la merci du chômage chronique occasionnant l’incapacité de renouveler les toits et de subvenir à certains de leurs besoins. Car, offrir des habitations coiffées de tôles aux délogés est une chose, leur pourvoir d’autres aires suffisantes pour des travaux champêtres parce qu’étant de véritables agriculteurs en est une autre.
« Beaucoup de personnes, faute d’espace pour le travail de la terre, n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Des plantations, des palmeraies ont été dévastées au profit de l’espace pour l’extraction du minerai », regrette amèrement A. Koffi, l’une des victimes d’accaparement des terres à Nyita.
Cette situation n’est pas sans conséquence sur la jeunesse. A défaut du travail de la terre, les jeunes s’attendraient à être employés par la SNPT à titre compensatoire. Mais « la jeunesse dans sa globalité se livre à l’alcoolisme parce que sans emploi. D’autres jeunes ont préféré l’exode rural si ce n’est le travail de taxi-moto », se lamente Komlan, le septuagénaire ayant passé presque toute sa vie dans la localité.

Transparence en difficulté
Dans les clauses, la société doit payer des fonds relevant de la location des terres exploitées aux délogés. Il y en a qui perçoivent trimestriellement moins de 75 fcfa. Et il faut s’y accommoder jusqu’à la rétrocession des terres après extraction du minerai. Toutefois, un autre casse-tête chinois surgit. Les plus forts s’adjugent plutôt des parcelles plus importantes après qu’elles sont rétrocédées.
Sur un autre registre, des témoignages révèlent que « le milieu étant réputé zone minière, un certain business lié à la terre y est florissant. Il suffit d’être en connivence avec les agents de prospection de la société extractive pour être admis au sein de la caste », témoigne Dagan, une autre victime. En d’autres termes, « des individus se présentent aux propriétaires de maisons et de parcelles de terrain pour leur faire des propositions de vente. Une fois le contrat conclu, en plus des maisons acquises, il est érigé des cases, souvent en terre battue, sur les terrains nus. Ensuite, des agents de la société débarquent pour signifier que le sous-sol de la zone est touché par le minerai. Ces nouveaux maisoniers qui font partie en fait de la caste sont lourdement indemnisés. Après, chacun y trouve son compte sauf la population appauvrie », confirme-t-elle à l’instar d’autres qui ont plutôt requis l’anonymat.
Dans les arcanes de la Société Nouvelle des Phosphates du Togo, personne n’ose aborder le sujet. Seulement, d’aucuns font savoir « ne pas faire partie des adeptes de ces pratiques ».
Il est à rappeler qu’avant la rétrocession, l’obligation est faite à la société extractive de remblayer les fossés ou niveler les parcelles exploitées afin qu’elles soient de nouveau utilisables par leurs propriétaires. Ce, conformément aux normes internationales et environnementales. A Nyita tout comme ailleurs où le même gisement est extrait, le respect de ces normes prend toujours un coup.

Au-delà de la délocalisation
Aucun des plus de 17 quartiers que compte le village ne dispose de centre de santé, ni de fontaine. Le petit château d’eau construit depuis des années n’a jamais contenu d’eau. Pour le moment, il ne sert que de lieu touristique en attendant l’hypothétique alimentation en eau potable si l’on s’en tient aux innombrables promesses qui se sont succédé lors de certains événements dans la localité. Il en est de même pour l’extension électrique qui traverse presque tout le village pour n’alimenter qu’un coin à quelques encablures des autres quartiers.
A cela, s’ajoute la chefferie traditionnelle actuellement dans l’impasse. Tout a commencé le 16 juin 2016 avec la condamnation du chef du village de Nyita par la Cour Suprême à Lomé parce que « coupable de complicité de violences volontaires ayant entraîné la mort… » de Anani Ablam Django « à trois ans d’emprisonnement assortis de sursis », en plus d’une amende de 5 000 000 fcfa à payer avec son vigile impliqué lui aussi dans ledit meurtre.
Selon la loi n°2007-002 du 8 janvier 2007 relative à la chefferie traditionnelle et au statut des chefs traditionnels au Togo en ses articles 32, 33 et 34, et son décret d’application n°2016-028/PR du 11 mars 2016, le chef du village ayant fait l’objet de condamnation par la chambre judiciaire de la Cour Suprême est de facto déchu de son autorité de chef traditionnel.
« Nonobstant ces dispositions, celui-ci continue toujours de poser des actes susceptibles de le considérer comme en fonction. Or, toutes les démarches liées à son remplacement ont été entreprises lorsque son immunité a été enlevée, conformément aux articles 35 et 36 des dispositions relatives à la chefferie traditionnelle et au statut des chefs traditionnels au Togo », rappelle Togbui Yao Anani, le remplaçant du chef déchu, intronisé par le conseil coutumier en attendant son arrêté.
Ce climat de tension lié à la chefferie traditionnelle est en partie à l’origine des difficultés que rencontre la population. « L’absence de chef légitime dans le milieu ne peut guère favoriser la cohésion pour porter les revendications de la population face à la société extractive », constate Akligo Yao, président des ressortissants de Nyita à Lomé.
En tout état de cause, l’accaparement des terres pour cause d’utilité publique à l’instar de la situation de Nyita constitue une valeur ajoutée pour le pays certes. Mais cela remet dangereusement en cause l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire. Le fait que les populations rurales soient essentiellement agricoles et qu’au même moment, elles sont orphelines de terres constitue un véritable paradoxe surtout qu’il est annoncé chaque fois que le développement du pays dépend de ses mesures agraires.